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À PROPOS D’UN TABLEAU PEINT POUR ALEXANDRA ET JOCELYN
PAR JOËLLE VULLIEZ

 

Que dire devant une peinture qu’on découvre ?

D’abord on ne dit rien. On regarde. Je dirai presque : on se regarde. C’est le tableau qui parle. On écoute, en même temps qu’on interroge. Peu à peu, on avance vers une forme de compréhension personnelle. Une sorte de dialogue silencieux s’installe.

Surtout, ne pas poser d’emblée la question : Qu’est-ce que ça représente ? Non pas seulement parce que cela est idiot, mais aussi parce que c’est manquer de respect vis-à-vis de la personne qui a peint le tableau. Car enfin demandera-t-on à propos d’une cantate de Bach ce qu’elle représente, demandera-t-on ce que représente un poème de Baudelaire ?

La peinture est essentiellement une présence, non une représentation du réel, même quand celui-ci est à l’origine de l’œuvre. Les meules de Monet ne sont pas des meules de foin mais déjà des Cathédrales. De même que Les Sainte Victoire ne représentent pas une montagne mais un assemblage de volumes et de touches colorées préparant au cubisme. La ou le peintre qui met toute sa sensibilité, son énergie, toute sa personnalité en œuvre, à l’œuvre, n’impose sa vision d’un monde qui n’est le monde réel qu’après « dislocation » de la réalité, comme dit René Char, une sorte d’ « arrière-pays » comme l’entend Yves Bonnefoy.

Il faut donc dire maintenant ce que l’on voit face à ce tableau qui se présente devant soi. Et la première forme qui s’impose au regard, c’est cette masse noire qui semble pénétrer dans cet espace délimité habité par l’œuvre peinte. Pour autant, agit-elle comme une menace ? Pas du tout. On lui devine d’ailleurs un petit œil malicieux semblant nous dire : «  Je ne suis là que comme couleur, car je suis couleur, comme l’a si bien démontré Pierre Soulages. Je joue, ici, mon rôle, celui qu’on m’a attribué. » En effet, pas d’effet dramatique ici, si ce n’est celui de l’action. Et c’est ainsi que ce grand aplat noir partage l’espace en deux parties, chacune jouant sa partition.

Par comparaison avec nombre d’œuvres, le tableau inverse la proposition ciel/terre, plaçant le léger en bas et le plus dense en haut, là où se passent les choses, l’action, répondant à l’invitation du « grand noir ». 

Là-haut donc, l’animation, créée par des rappels noirs associés au blanc, dispersés dans tout l’espace supérieur. La dynamique vient de ce jeu d’opposition, de position, du noir et du blanc, fin et origine des couleurs.

Il faut aussi noter, discrets, émergeant de l’ensemble, ces petits éclats de rouge, notes vives qui accrochent l’œil, par leur chant plus vibrant.

Sur tout cela encore, une sorte de nuage bleu cyan vient traverser l’espace, non pas pour effacer, recouvrir, mais plutôt comme liant.

Tout cela donne une sorte de paysage intérieur animé, actif, aux formes simples jouant des superpositions, des effets de transparence, des oppositions, des inclusions heureuses.

Venons-en maintenant à la partie inférieure du tableau. On voit une plage d’une monotonie apaisante dominée par la couleur blanche légèrement rosie. Tout l’inverse de la partie supérieure. Mais c’est elle qui en supporte tout le poids et qui, d’une certaine façon, la souligne et la met en valeur, lui opposant toute sa sérénité. On ne négligera pas cette griffure venant strier cet espace plat dont on se demande si elle n’est pas une ébauche de signature, une note finale.

Il apparaît donc un double mouvement, du haut vers le bas et inversement, dans l’espace clos du tableau, celui de l’irruption amusée (voire ironique) d’un noir dynamique et celui plus apaisé, apaisant, du grand aplat inférieur où le regard, sans repère, se perd.

Enfin, on voit bien comment l’œuvre dialogue avec le décor dans lequel elle est exposée et auquel elle s’intègre si parfaitement. En elle, il faut le dire, on ne voit rien d’abstrait au sens littéral du mot, mais au contraire s’impose au regard une « réelle présence », présence matiériste d’un jeu de formes et de couleurs qui suscite une lumière de bonheur.

Pour terminer, on pourrait donner la parole au tableau, reprenant à son compte la célèbre phrase d’Albert Camus, gravée sur une stèle toujours présente au milieu des ruines de Tipasa : «  Je comprends ici ce qu’on appelle gloire : le droit d’aimer sans mesure. »

Michel Tramblay, le 4 décembre 2021